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L’ami Marcel

toucans en balsa

toucans en balsa

Un drôle de banquier celui-là ! Toujours à l’affût d’une petite commission, d’une petite affaire, il venait régulièrement proposer ses services aux représentants de sociétés françaises à Quito.
Travailleur acharné, rien ne le laissait indifférent, on aurait pu l’appeler ramasse-miettes, mais vu le nombre de miettes, il était bien souvent bien plus riche que vous. D’autant que ce n’étaient pas les notes de frais et de restaurant qui grevaient son budget.
Laissez-moi vous dire qu’il aurait pu faire la leçon à n’importe quel bougnat.
Et puis il fallait faire attention à ses représentés, pas question de tourner le dos, il était rapide à leur faire ses offres de services pour vous éliminer du circuit.
Cela nous avait bien valu quelques engueulades, mais son efficacité était telle que j’avais pris l’habitude de me munir d’une longue fourchette, de celles dont on se sert pour manger avec le diable.
Quelques années auparavant, cadre dans un prestigieux établissement financier, il avait réuni quelques amis, et s’était lancé à l’aventure. Une banque offshore dans les Caraïbes. Le ptit Marcel connut l’extase, le coït jamais interrompu. Enfin, c’était son rêve du moment. Un moment qui prit fin assez vite. Si je m’en tiens à sa version il s’est avoir avoir. Un gros risque, mais de gros bénéfices possible, le jackpot quoi ! Il se voyait déjà racheter la banque Rothschild.
Il laissa donc en quelques mois, au fond du triangle des Bermudes des banquiers malheureux, ses économies, celles de ses amis et de sa famille.
Son honnêteté n’ayant pas été mise en doute, il continua à représenter le prestigieux établissement financier dont il était issu, et à tisser d’inextricables liens entre différentes sociétés pour faire de l’import-export.
Marcel, c’était un malin. Tout était bon pour diminuer les coûts et augmenter ses bénéfices. Un de ses tours de passe-passe qui fit le tour des dîners en ville fut l’épique vente à Pier Import en France d’immenses toucans en balsa fabriqués et peints par les Indiens d’amazone.
Il les payait en faisant du troc, lait en poudre, boîtes de sardines, bimbeloterie diverse en provenance de Chine.
Son seul problème était le transport, car si le balsa est un bois léger, le bec proéminent des toucans lui faisait perdre un espace considérable qui était bien entendu facturé.
Il passa donc une partie de ses nuits à couper le bec des toucans, mis au point un système pour retrouver le bec ad hoc une fois l’expédition arrivée en France.
Puis il prenait l’avion et recollait les morceaux avant de livrer à l’importateur.
En fait, entre le temps passé d’un côté et de l’autre et le prix du billet d’avion il n’est pas sûr qu’il fut gagnant.
Mais là encore patatras, comme il était plus habile avec un stylo qu’avec un pot de colle, Pier Import lui fit rapidement comprendre qu’il n’appréciait pas cet outrage fait à l’animal mythique de la forêt vierge.

L’autre jour, je cherchais sur internet ce qu’avait pu devenir ce personnage. Était-il mort ? Quelles pouvaient être ses nouvelles activités, il a largement dépassé 80 ans et cela faisait plus de vingt ans que je n’avais pas eu de ses nouvelles.
Je suis tombé sur une fiche Interpol récente, recherché pour escroquerie. Merde alors !
Ça m’a fait de la peine. Allez ! Chauffe Marcel !

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Je dois dire que la phrase avait résonné comme un coup de fusil dans le salon de réception de l’ambassade.
L’ambassadeur leva les yeux au ciel, assez furtivement, dois-je dire, puis il me prit par le bras :
— Vous ne le connaissez pas encore celui-là Patrick, venez, je vais vous le présenter.
On s’approcha du groupe que l’homme de sa haute taille dépassait d’une tête, tout le monde semblait rire et il continuait :
— Il a fallu que j’attende mon cinquième mariage pour avoir enfin un garçon.  Ce que j’ai toujours pensé s’est confirmé, goûtez-les avant, si c’est trop acide elles ne vous feront que des filles.
L’histoire m’est revenue ce matin quand par hasard sur internet je vis l’annonce de son décès qui date du début de l’année.
Ce ne fut pas vraiment un ami, mais nous avions une certaine affection l’un pour l’autre, elle fut longue à venir, à cette époque la différence d’âge me paraissait importante et ses manières de faire des affaires allait à l’encontre de mes convictions.
Il venait donc d’avoir un fils, il avait rêvé toute sa vie d’un héritier, après la guerre de 39-45 en Équateur, un peu partout en Europe, au Portugal pendant la dictature de Salazar, puis en Nouvelle-Calédonie. Sur le caillou, comme il disait avec regret.
Il n’était pas franchement clair, il avait été plus ou moins été commissaire pour le Pacifique Sud, sous le règne de Giscard, puis nommé au Conseil Économique et Social, nomination cassée pour des motifs que je n’ai jamais élucidés à l’arrivée de Mitterrand.
Il était donc revenu en Équateur, pays de ses premières amours, ou tout jeune avec quelques vieux amis et ennemis qui étaient toujours là, mais reconvertis, ils avaient monté un ou deux bars de nuit, avec des danseuses légères et des additions salées.
C’est ainsi qu’au fil du temps j’ai pu connaître les secrets cachés de certains personnages qui se croyaient gardiens d’une morale qui n’avait pas toujours été la leur.
Qu’importe, une certaine bourgeoisie des Français expatriés n’est ni pire ni meilleure que celle du continent, elle parle fort, affiche des convictions et des principes qu’elle est loin de respecter. Bref, elle sent particulièrement la caque comme on dit à Saint-Malo, comme un peu partout.
Mais c’était un aventurier, un vrai, sans pitié, sans foi, sans loi. Navré de vous décevoir, si vous aviez une idée différente de ce qu’est un aventurier, idéaliste, aidant son prochain, respectueux de la nature et des traditions, à ma connaissance c’est certainement aussi difficile à trouver que le bon sauvage, autre idée fausse et incohérente que le Siècle des lumières a gentiment placée au plus profond de notre inconscient.
Cela ne l’empêchait pas de s’impliquer dans toutes les associations charitables, professionnelles et politiques. Avec des discours à faire pleurer un caïman affamé dans un cul de basse-fosse, il en prenait généralement la Présidence ou un poste de responsabilité.
C’était aussi un véritable gamin, il avait, j’en garde le souvenir, acheté à son fils qui marchait à peine une console vidéo avec Mario Bros. Combien d’heures avons-nous passées à jouer sur cette sacrée console ? Il fallait voir ce grand gaillard de soixante et quelques années s’agiter avec les manettes pour améliorer son score et me battre. Tout cela en sirotant des verres pleins de vodka et de jus d’orange frais pressé, pour la vitamine C, me disait-il !
Une nuée de souvenirs m’est brutalement revenue ce matin. Je n’y pensais plus. Je les mettrais peut-être en forme. Certains sont amusants et cocasses, comme le jour où il m’emmena visiter la concession de 40.000 hectares qu’il avait obtenue du gouvernement pour chercher de l’or. 2 jours dans un train qui ne cessait de dérailler, 3 jours de pirogue et deux jours de marche dans la brousse, avec nos gardes du corps et des voleurs qui nous suivaient.
Sans parler de cette expédition à Paris avec 300.000 dollars d’émeraudes de Colombie dans une poche visitant sans crainte et avec un certain toupet, Cartier, Meller di Mellerio et autres grands bijoutiers et de l’angoisse qui fut la notre lorsqu’un soir, chez lui, les émeraudes que nous avions déposées sur une table pour les présenter avait subitement disparu. Le coupable fut rapidement trouvé, c’était son putain de chat qui n’avait rien trouvé de mieux que de jouer avec et les cacher sous un meuble. Je ne parle pas des coups de fils affolés de son épouse qui chaque matin pleurait au téléphone, car les Colombiens qui nous avaient confié les pierres en consignation lui rappelaient chaque jour qu’elle était responsable sur sa vie de notre retour.
Un salaud somptueux est mort, je ne suis pas triste, il avait été expert en saveurs de cramouilles.

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