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9. Miguel
Les deux jeunes femmes s’enfoncèrent dans leurs fauteuils.
– Oscar nous aime beaucoup, précisa Samantha. Depuis huit mois, il nous protège des autres lieutenants de Miguel, qui ne comprennent pas pourquoi
il a deux femmes chez lui. Mais pour Oscar, les femmes… Ce n’est pas son truc.
– Ah bon, dis-je, rassuré. Il est gay !
Tout devenait logique, et d’un coup, je compris les hésitations d’Oscar. La société est toujours dure et injuste avec ceux qu’elle ne comprend pas,
souvent par manque d’intelligence et de culture, parfois à cause de préjugés véhiculés par les différentes églises et, plus souvent qu’on ne croit, par
peur de trouver dans cette différence un plaisir inavouable. Que dire de la société dans laquelle je me trouvais aujourd’hui ?
Je comprenais aussi pourquoi Oscar ne pouvait demander lui-même à son chef de libérer les deux danseuses. Restait tout de même à connaître la position et les obligations de Miguel vis-à-vis des deux Vénézuéliennes.
Samantha et Anita me regardaient, la bouche bée, comme si j’allais trouver une solution immédiate à leur problème, et leur annoncer tout de go la
nouvelle de leur libération. Pitié et compassion n’étant jamais bonnes conseillères, je ne leur cachai pas que ce qu’elles me demandaient était très
difficile. Sans leur donner de faux espoirs, je leur promis néanmoins de faire tout mon possible.
– Et une fois libres, où irez-vous ? les questionnai-je. Le Vénézuéla ne semble pas être une bonne idée, l’Équateur non plus…
– Nous y réfléchissons depuis longtemps, répondit Anita. Nous voulons aller au Brésil. Là-bas, il y a du travail pour des danseuses comme nous.
Je ne me faisais pas beaucoup d’illusion sur cet avenir improbable, mais le souvenir encore chaud de la soirée de la veille m’amenait à reconnaître
qu’elles possédaient des atouts certains.
Il était tard. J’étais assez fatigué mais, bien que je fusse conscient, par certaines oeillades et gestes significatifs, qu’elles étaient prêtes à s’immerger
avec moi dans un océan de luxure, je n’étais pas assez stupide pour me prêter à un petit jeu qui ne me laisserait, je le savais, que le goût de l’amertume
à la bouche…
La nuit fut courte.
Tout au long de la semaine qui suivit, Raymond fit des merveilles. J’étais surpris moi-même par ses performances, même si je savais qu’il excellait dans son boulot, qu’il avait travaillé longtemps à préparer des voitures de compétition et qu’il avait un bon diagnostic. Même la Ferrari finit par lui céder
dans l’après-midi du jeudi. Ce soir-là, Raymond se rengorgea. S’il avait été un paon, il aurait fait la roue !
Avec l’aide de l’homme à tout faire que Miguel avait mis à notre disposition, il ne tarda pas non plus à découvrir la mystérieuse raison pour laquelle certains
véhicules tombaient si facilement en panne. L’homme confessa qu’il lavait les voitures chaque matin avec un appareil de type Kärcher, ce qui, on en conviendra, ne favorisait pas le démarrage de celles-ci compte tenu de l’humidité qui se dégageait alors. Surtout lorsqu’on ne prend pas la peine
de faire tourner le moteur chaque jour…
L’avancée rapide des réparations facilita grandement mes relations avec Miguel. Dès le lundi, il vint régulièrement s’entretenir avec moi dans le grand
salon du country-club, amenant à chaque fois alcools, champagnes et vins fins. Nous discutions pendant des heures.
J’appris qu’il était né à deux pas, et qu’il était fils unique, ce qui est plutôt rare en Amérique du Sud. Sa mère était femme de chambre dans le country-
club, et il y avait passé sa jeunesse. Les propriétaires du lieu vivaient en ville, ayant confié la gestion de l’hacienda à un contremaître – un capataz –
qui non content d’exploiter les paysans du domaine, les volait et abusait de leurs femmes, faisant régner sa loi par mille injustices et coups de fouet.
Poussé par sa mère, Miguel mena une scolarité brillante, obtenant même une bourse pour aller au collège, un fait d’autant plus méritoire que l’école
se situait à plus de deux heures de route, qu’il effectuait à pied matin et soir. Fait moins glorieux, c’est aussi à l’école qu’il fit ses premières armes
de narcos, dealant avec ses camarades de classe, puis étendant peu à peu son trafic à toute la ville. D’une organisation à l’époque pas très structurée,
il gravit rapidement tous les échelons. Devenu le chef, il la fit prospérer ; entre trahisons et luttes pour le pouvoir, à mots couverts il admit avoir plusieurs
cadavres sur la conscience.
Est-ce pour se racheter, dès qu’il acquit la propriété, un domaine de plus d’un millier d’hectares acquis à un prix difficile à refuser, que Miguel y fit installer école et dispensaire ? Qu’il utilisa ses nombreux contacts avec les réseaux sud-américains pour interdire tout trafic dans sa propre région ?
Toujours est-il qu’il entretenait les meilleurs rapports avec la police locale et les dirigeants politiques de la région, qui fermaient les yeux sur ses exportations… contre une sonnante et trébuchante rémunération.
Nos échanges ne portaient pas seulement sur sa vie professionnelle, si je puis dire : jamais, par exemple, il ne me donna de détails sur la façon dont
il exerçait son business (outre ses activités de trafiquant, il possédait plusieurs commerces), et c’était très bien comme ça. Nos sujets de conversation
portaient davantage sur la manière dont un chef doit commander, ou sur nos conceptions respectives de la vie et de la mort. Un sujet qui le hantait : tout puissant qu’il fut, Miguel était bien conscient que ses jours étaient comptés.
Je passais aussi de longs moments avec Amaya. Ce petit bout de femme absolument charmante était curieux de tout, de ma vie en Équateur, de mes
voyages, de la France. Elle m’apprit qu’elle savait lire et écrire : aussitôt, je lui offris Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez, dont j’avais toujours
un exemplaire avec moi. Des conversations que nous eûmes, j’appris également que le jour où Miguel entra dans l’hacienda en qualité de maître des lieux, il fit fouetter le capataz jusqu’à ce que mort s’ensuive…
Lorsqu’il sut que sa Ferrari était réparée, Miguel nous invita, Pablo, Raymond et moi, dans sa demeure, pour un dîner familial auquel participèrent
sa femme et ses enfants. Animant chaleureusement la conversation, il parla longuement du travail qui avait été réalisé sur ses voitures, puis nous présenta
ses enfants et sa femme, qui rougissait de plaisir devant les compliments dont elle était l’objet. L’ambiance était un peu surréaliste, je dois bien l’admettre.
Le repas terminé, il pria chacun de se retirer et m’entraîna dans le sous-sol de sa maison. Là, il ouvrit une porte blindée, me fit entrer dans une pièce
qui semblait être son bureau, sortit une bouteille de cognac et deux verres.
Il s’assit sur un large fauteuil et m’invita à prendre place en face de lui.
– Je dois m’absenter à partir de demain, dit-il, en posant devant moi une enveloppe qui contenait les 5.000 dollars promis. Mais vous serez ramenés
à Loja samedi, comme prévu. J’aimerais faire autre chose pour toi, Patrick.
Tu m’as fait confiance et tu as respecté nos accords. Jusqu’à présent, personne n’avait voulu venir travailler ici.
Il y avait au fond de la pièce trois de ces énormes fûts à huile qu’on trouve dans les garages. Il ouvrit l’un d’eux : le fût était rempli à ras bord de liasses
de dollars.
– Un argent que je ne peux pas dépenser, dit-il. Tu veux plus d’argent ?
– Non merci, répondis-je. Par contre, je voudrais te parler d’autre chose.
– Anita et Samantha, tu veux dire ?
Devant ma mine défaite, il se mit à rire.
– Je sais tout ce qui se passe chez moi, Patrick. Je savais depuis longtemps qu’Oscar était gay. Mais il est de loin mon meilleur homme, celui en qui j’ai
le plus confiance. Je ne veux pas qu’il sache que je suis au courant.
Il me tendit une chemise cartonnée.
– Les deux filles sont libres. Dans cette chemise tu trouveras leurs passeports,
un billet d’avion pour le Brésil et 1.000 dollars pour chacune. J’ai parlé avec mes amis du Venezuela : les difficultés sont aplanies. Qu’elles évitent simplement d’y retourner avant quelques années. Anita et Samantha partiront avec vous, samedi, dans une fourgonnette. Et cette fois on ne
vous bandera pas les yeux…
Je devais sans doute faire un peu la gueule, me sentant surtout stupide d’avoir pensé que nous n’étions pas surveillés.
– Ne m’en veux pas, me lança-t-il en souriant. Ma sécurité est plus importante que tout.
Je me mis à rire. Il fit de même.
– Ne dis rien à personne avant demain, me prévint-il en me raccompagnant à l’étage. Demain soir, quand je serai parti, invite tout le monde et organise
une grande fête au country-club. Tout est prévu, j’ai vu Amaya.
Nous nous sommes séparés devant sa porte.
– Amaya est très heureuse de la manière dont vous l’avez considérée, tous les trois, m’annonça-t-il. Sais-tu qu’elle est ma mère ? Je n’ai jamais réussi à la
faire arrêter de travailler. Même mes hommes pensent qu’elle est morte depuis longtemps !
Il rit longuement et s’en alla.
Je suis resté seul un long moment sans bouger dans la cour de l’hacienda, puis j’ai pris la route de la maison, songeur, conscient que je venais de
croiser un de ces personnages issus de la magie des Andes…

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8. Samantha et Anita
Au milieu du hangar, attirant les regards comme un diamant dans sa gangue, une magnifique Ferrari Testarossa – le modèle sorti l’année précédente – scintillait de mille feux. Irrésistiblement, mes pas m’ont poussé vers elle, et j’ai passé un index admiratif sur les courbes de la bête.
À mes côtés, Raymond ne partageait pas ma dévotion. Les amateurs de belles voitures sont parfois dotés d’une logique implacable, hors de portée des simples profanes. Entre deux commentaires assassins, il me confia d’un ton bourru que s’il avait disposé pour lui-même de la somme d’argent que représentait un tel engin, jamais il n’aurait jamais acheté ce modèle-là. Il est vrai qu’à cette époque, la première Ferrari réellement confortable apparaissait pour certains des adeptes de la marque au cheval cabré rien moins qu’une hérésie…
Le voyant courir d’une voiture à l’autre tel une abeille butinant un champ de fleurs, je pris les choses en main. Calmement, j’expliquai à Raymond qu’il
fallait s’y prendre d’une manière plus rationnelle, en commençant par lister les tâches qui pouvaient être accomplies par Pablo, de façon à ce que lui
puisse se concentrer sans perdre de temps sur les difficultés plus importantes.
Raymond se mit à jurer comme un charretier, à cracher et à siffler en invoquant tous les dieux que la Terre a portés. Je ne sais pas si vous l’avez déjà
remarqué, mais en Amérique latine comme ailleurs, les bons artisans sont souvent des atrabilaires, possédant cette fâcheuse manie de crier, grincer
des dents, et vous dire que non, jamais ils n’auraient laissé ces belles mécaniques se dégrader à ce point… Toujours jubilatoires, ces insultes lancées
à tout va sont généralement la promesse d’un travail bien fait.
La nuit était tombée depuis longtemps quand, quatre heures plus tard, nous poussâmes enfin la porte du country-club : notre plan de travail était
désormais couché sur le papier.
Amaya était une excellente cuisinière, nous en eûmes la preuve le soir même.
Épuisé par les émotions de la journée, c’est avec un plaisir non dissimulé que chacun gagna sa chambre. Le country-club était grand, spacieux, bien meublé; les chambres, dotées chacune d’une salle de bains et d’une cheminée (les nuits sont plutôt fraîches, dans la Cordillère), ne déparaient pas du tableau. On m’avait attribué la plus jolie et la plus vaste, sans doute en raison de mes compliments culinaires sur les soupes équatoriennes. Dans la salle de bain, un jacuzzi aussi vaste qu’une petite piscine occupait tout un angle, et je m’y précipitai. J’en sortais à peine que l’on frappât à ma porte : Amaya m’annonça que trois personnes m’attendaient dans le salon.
Intrigué, je découvris au milieu de la pièce un géant de près de deux mètres de haut, un revolver planté dans la ceinture, le visage affreusement marqué des stigmates de la variole, accompagné par Samantha et Anita, les deux strip-teaseuses de la veille.
Sans me démonter, je fis asseoir tout le monde, pris une bouteille de whisky dans le bar et demandai à notre hôtesse des glaçons et de la guitig, cette eau gazeuse naturelle équatorienne qui ressemble au Perrier.
Assis, l’homme était un peu moins impressionnant. Se tournant vers Samantha, il l’encouragea d’un signe. D’une voix mal assurée, la jolie blonde prit alors la parole.
Elle me raconta qu’elle et Anita étaient nées dans la banlieue de Caracas, que leur beauté naturelle leur avait permis très tôt d’aider leur famille à échapper à la misère ambiante, en se prostituant dès l’âge de treize ans…
D’abord sous la coupe d’un premier souteneur – policier de son état – qui les retenait auprès de lui en confisquant leur argent, elles furent vendues au patron d’une boîte de nuit. Celui-ci leur accorda une liberté toute relative, se contentant d’exiger un droit de cuissage sur leurs personnes, droit
qu’il n’entendait partager qu’avec une clientèle susceptible de monnayer leurs services sexuels.
Et puis, patatras : un beau jour, Samantha tomba follement amoureuse du chauffeur de taxi qui la raccompagnait chez elle le matin. Inutile de vous
dire que, lorsqu’il l’apprit, leur protecteur entra dans une rage froide. Un soir, avec ses hommes de main, il se jeta sur elles, et de la pointe de son
couteau, entailla jusqu’au sang le visage de Samantha, tandis qu’Anita, jamais avare d’un alibi pour protéger son amie, fut proprement passée à tabac
– je n’osai pas demander le sort réservé au chauffeur de taxi. Pour faire bonne mesure, il les expédia toutes les deux aux bons soins de son ami
Miguel, dans la maison duquel elles étaient maintenant recluses depuis plus de huit mois.
Samantha avait parlé d’un trait, seulement interrompue par le tintement des verres. Un grand classique du genre en somme, quels que soient le continent et l’époque. Splendeurs et misères des courtisanes…
Après cet exposé qui dura une partie de la nuit, l’homme au revolver reprit la parole.
– Je m’appelle Oscar, dit-il, je suis un des lieutenants de Miguel. Je sais qu’il vous respecte, je l’ai entendu le répéter plusieurs fois. Si je suis venu vous voir avec Anita et Samantha, c’est pour vous demander de convaincre Miguel de les laisser partir.
Je gardai le silence. Quelque chose m’intriguait, ou alors je ne connaissais pas les hommes comme je pensais les connaître ! Pourquoi Oscar tenait-il à
laisser partir ces deux superbes femmes, au point de le demander sans précaution à l’inconnu que j’étais pour lui ? Cela ne correspondait pas à ce
que j’imaginais des rêves et des désirs d’un lieutenant des narcos tel que lui. Et puis cette fable du respect que Miguel avait pour moi…
– Mais… et toi, Oscar ? demandai-je. Tu veux partir aussi ? Tu es amoureux ? Pourquoi ne demandes-tu pas toi-même à ton patron de les affranchir ?
– Non, je ne veux pas partir, se défendit-il en rougissant légèrement. Mais Miguel ne comprendrait pas. C’est à moi qu’il a confié la garde des deux
filles. En fait, personne ne comprendrait, ici…
Effectivement, je ne comprenais plus rien.
– Samantha, Anita… Vous pouvez m’expliquer ?

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7. Le country-club
Pablo se trouvait dans une des cellules du couloir, se pavanant avec toute l’insolence de ses quinze ans devant un parterre de jeunes Indiennes fixant sur lui des yeux luisants d’envie. Dame ! Un jeune coq venu de la capitale, en compagnie de deux Européens lui offrant boisson et distractions, il n’en fallait pas plus pour susciter l’admiration de ces demoiselles… Le temps d’attraper notre héros par le col de sa chemise, et de précipiter ses adieux à ses petites fans énamourées, nous prîmes la route du retour.
Tôt levé le lendemain, j’ai d’abord déposé le plus gros de mes affaires ainsi que l’argent que m’avait donné Miguel au domicile de Robert et Carole, avant de restituer la voiture au garage. Je le savais, cette nouvelle semaine s’annonçait riche en émotions. Retrouvant mes amis dans le lobby de l’hôtel, je leur donnai mes dernières instructions, en insistant particulièrement sur un point.
– N’oubliez pas, surtout : question drogue, on se tient peinard. Pas même un pétard !
À voix basse, je m’adressai à notre apprenti.
– Pablo ! Si jamais, là-bas, je te vois toucher à un gramme de dope, d’herbe ou d’autre chose, tu as définitivement perdu ton boulot. Je suis clair ?
Personnellement, cette consigne ne me posait aucune difficulté. Malgré des sollicitations nombreuses et variées, j’ai toujours refusé de m’adonner aux drogues, même celles qu’on dit douces. Au fond, j’en ignore la raison. Peut-être parce qu’avec la cigarette et l’alcool, mon goût immodéré pour l’aventure me procure suffisamment d’adrénaline ?
À midi précis, une énorme Jeep Blazer noire aux vitres teintées pila brutalement devant les caisses à outils que nous avions entreposées sur le trottoir de l’hôtel. Deux hommes au profil patibulaire en descendirent ; d’un geste qu’il pensait sans doute amical, mais qui trahissait surtout l’habitude d’être obéi sans discuter, le conducteur nous fit signe de monter à l’arrière du véhicule.
Je serrai les dents. Si, vu de la rue, l’imposant 4X4 paraissait confortable, il en allait tout autrement une fois à l’intérieur. Pablo, Raymond et moi nous entassâmes tant que nous pûmes sur l’étroite banquette arrière, les sacs plastiques contenant nos affaires personnelles sur les genoux ; aussitôt, la voiture démarra en trombe.
À l’avant du véhicule, les deux hommes s’efforcèrent de faire preuve d’une convivialité dont nous nous aperçûmes rapidement qu’elle ne devait pas figurer dans leurs attributions ordinaires. Après nous avoir informé que près de deux heures seraient nécessaires pour parvenir à destination, au moment précis où nous avons quitté Loja ils nous ont demandé de nous bander les yeux ; dès lors, la conversation s’éteignit d’elle-même, et c’est une voiture aux occupants silencieux qui s’engagea sur les pistes.
Ce furent sans conteste les deux heures les plus éprouvantes que je n’ai jamais passées en voiture. Assis sur une banquette placée directement à la verticale d’un essieu rigide qui ne nous épargna rien des imperfections des chemins de terre qu’emprunta notre parcours, nous heurtant les uns aux autres aux moindres soubresauts de la Jeep, nous fûmes transformés deux heures durant en véritables pois sauteurs mexicains…
Quand enfin les deux hommes nous autorisèrent à retirer nos bandeaux, un paysage typique de la Cordillère des Andes apparut sous nos yeux éblouis. Nous étions au coeur d’une très large vallée à la végétation luxuriante, dominée par de magnifiques eucalyptus, ces arbres qui, contrairement à une légende tenace, sont un pur produit de la colonisation espagnole.
À l’attitude plus concentrée des deux hommes, nous comprîmes que nous étions parvenus sur les terres de Miguel, et nous ne tardâmes pas à apercevoir, au détour d’un chemin, la magnifique hacienda de style espagnol qui lui servait de résidence.
Le bâtiment nous frappa par son élégance, et nous échangeâmes quelques propos au sujet de son architecture avec les deux hommes. Je sais qu’à un tel instant, cette conversation peut paraître saugrenue, voire déplacée, mais croyez-le, il existe des moments dans une vie où n’importe quel sentiment, même le plus anodin, même le plus anecdotique, sert à combler l’esprit de ce qui lui manque le plus. Et ce qui nous manquait le plus à cet instant précis, c’était sans nul doute la confiance…
La voiture stoppa devant l’entrée. Miguel ne tarda guère à apparaître, s’excusant avec force sourires de l’inconfort de notre voyage, et nous invitant à le suivre ; sans se retourner, il nous conduisit dans une pièce au décor majestueux, où nous attendaient boissons fraîches et corbeilles de fruits.
Le temps de nous sustenter légèrement, nous nous sommes mis en route pour les chambres que notre hôte nous avait fait préparer. Miguel lui-même tint à nous accompagner, nous guidant le long d’un chemin traversant les champs de maïs et de pommes de terre. Situé à une vingtaine de minutes de sa résidence personnelle, le country-club que nous allions occuper lui servait en quelque sorte de quartier général : il y logeait ses plus proches lieutenants et y réunissait chaque semaine l’ensemble de ses collaborateurs.
Agée, menue, une Indienne dont la vie longue et difficile se lisait sans peine sur les rides de son visage nous attendait sur le perron. Miguel nous la présenta : elle s’appelait Amaya. Sans attendre, elle nous demanda, la mine inquiète, ce que nous souhaitions manger pendant notre séjour.
– Cuisine et nourriture locales, répondis-je aussitôt. Comme ces excellentes soupes que vous savez si bien préparer ici…
Certes, l’Équateur n’est pas un pays de grande tradition culinaire, et ne peut guère se prévaloir que d’une variété typiquement locale du cebiche meilleur que le Péruvien. Mais le voyageur humble ayant laissé sa curiosité à la traîne et réussi à surmonter le complexe d’infériorité des autochtones devant la gastronomie française, apprendra alors que ce peuple noble et fier possède plus de recettes de soupes qu’il y a de jours dans l’année, et qu’elles sont toutes plus délicieuses l’une que l’autre…
Amaya plissa les yeux. Sans le vouloir, je venais de m’en faire une alliée.
Miguel ne dit rien, mais son regard laissait clairement entrevoir qu’il appréciait lui aussi ma réponse.
Mais nous n’étions pas venus jouer les touristes : il était temps de planifier notre travail. Déposant rapidement nos affaires dans un grand salon au centre duquel trônait une piscine dont le bassin à demi couvert s’étalait jusqu’au jardin, nous suivîmes Miguel jusqu’au hangar immense qui jouxtait le country-club. Sous son aile, sagement alignés, se trouvait la quinzaine de véhicules attendant notre diagnostic.
Devant l’oeil interrogateur de Miguel, Raymond indiqua qu’il allait inspecter les voitures le soir même, afin d’en commencer au plus vite les réparations.
Miguel ouvrit alors le local attenant au garage, et mon ami poussa un cri de joie : devant lui s’étalait un spectaculaire arsenal de pièces détachées et d’outillage moderne.
– Ne vous éloignez pas trop du village, nous prévint Miguel en nous quittant.
De temps à autre, vous croiserez sans doute des hommes armés : n’ayez aucune crainte, ils travaillent pour moi. Ils n’ont rien à vous demander, et vous n’avez rien à leur dire. Je mettrai un autre de mes hommes à votre disposition près du hangar : si vous avez besoin de quelque chose, il se chargera de vous le procurer. Je suis sûr que tout se passera bien, conclut-il.

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6. Le claque
Comme c’est souvent le cas dans ce genre de bourgades, le boui-boui se situait en dehors de la ville, dans une campagne verdoyante parcourue de
multiples chemins de terre. Le plan que nous avait confié Miguel se révéla fort utile : grâce à lui, nous n’eûmes besoin que de quelques minutes pour
atteindre notre destination.
C’était une grande bâtisse rectangulaire et sans grâce, faite de murs en briques et de tôles ondulées, dont la large porte d’entrée, noyée par la lumière
des guirlandes multicolores, s’apercevait à des kilomètres à la ronde.
En Amérique du Sud, les bordels sont l’exacte antithèse de ce à quoi l’amateur de clichés pourrait s’attendre. En Amérique du Sud, pas de One-Two-Two avec une petite lumière rouge discrètement fixée au-dessus d’une porte anonyme ; ici, les maisons closes sont décorées à foison de longues guirlandes de grosses ampoules jaunes, vertes, bleues, rouges. En Amérique du Sud, dans les maisons du sexe, c’est Noël toute l’année !
À l’arrière de la voiture, en jeans impeccable et chemise blanche immaculée, récuré jusqu’à la pointe des oreilles, Pablo frétillait comme un poisson tout juste sorti de l’eau. Pour ajouter une touche qu’il jugeait primordiale à sa présentation, il m’avait emprunté mon eau de toilette ; mais la puissante odeur musquée s’échappant de la banquette arrière me laissait penser qu’il s’était carrément renversé le flacon sur la tête…
Tout en garant le véhicule, je lui rappelai fermement qu’il ne devait rien entreprendre avant que j’aie soigneusement inspecté l’intérieur de l’établissement ; et qu’après mon feu vert, il n’oublie surtout pas d’utiliser les préservatifs…
À l’intérieur de la bâtisse, un long couloir sordide s’ouvrait sur de multiples portes révélant des réduits chichement meublés d’une paillasse minable et d’un lavabo dont la couleur originale avait disparu depuis longtemps. L’empruntant jusqu’au bout, nous avons atteint une vaste pièce principale plongée dans la pénombre.
Le poncho sur l’épaule et chapeau en feutre sur la tête, une trentaine d’Indiens de tous âges se trouvaient là, assis le long de tables en bois bancales
adossées aux murs, sirotant paisiblement l’aguardiente locale. D’un oeil morne, ils contemplaient le centre de la pièce où, sur un sol en terre battue
tenant lieu de piste de danse, évoluaient, seuls généralement, les produits consommables de l’établissement (et quand je dis consommable, ce n’est
bien sûr qu’une formule de style).
Dans cette ambiance glauque, sur fond de cumbia – cette musique moderne venant de Colombie, rythmée et aux paroles simples et souvent osées qui devait assurer, quelques années plus tard, le succès des boîtes latinos un peu partout dans le monde –, l’arrivée de deux Européens suivis comme
leur ombre par un Pablo ouvrant des yeux effarés provoqua son petit effet.
La stupéfaction des clients présents s’affichait sur leurs visages comme à livre ouvert ; mais lorsque la matrone de l’établissement s’avança jusqu’à
nous, elle n’eut qu’à incliner, en un geste sec, la tête sur le côté, pour que ce petit monde reprenne le cours de ses pensées et se replonge dans son
verre…
L’accueil de la duègne me rassura. Même si elle n’était visiblement pas habituée à recevoir tous les jours ses hôtes avec autant d’empressement, au
moins étions-nous attendus. Elle était grande et maigre, son visage paraissait taillé à la serpe ; un physique à ne pas s’en laisser compter. Elle nous fit
asseoir à ce qu’elle nous indiqua être sa meilleure table, sur laquelle arrivèrent en un clin d’oeil bac à glaçons, whisky et eau gazeuse.
– Miguel ne va pas tarder, nous annonça-t-elle. D’ici là, vous êtes ses invités.
M’adressant un clin d’oeil torve :
– Sauf pour les filles, bien entendu…
– Nous sommes venus pour le gamin, lui précisai-je. Il a besoin d’une fille gentille, rien de plus. Inutile de lui donner des goûts de luxe à son âge ! ajoutai-je en plaisantant.
Elle partit alors d’un grand rire épais qui me glaça le sang et me mit mal à l’aise : son visage avait la même vivacité qu’une fenêtre ouverte sur le
néant. Se reprenant, elle m’indiqua les conditions tarifaires de sa maison –l’équivalent de huit francs la passe, et encore devions-nous certainement
bénéficier du tarif pour étrangers –, puis tourna les talons, non sans nous avoir averti :
– Pendant que le gamin fait son affaire, ne manquez pas le spectacle… Je suis certaine que vous n’avez jamais vu ça !
Je donnai à Pablo l’argent nécessaire, et Raymond et moi commençâmes tranquillement à boire, levant nos verres en réponse aux salutations respectueuses que nous adressaient par intermittence les autres clients. Régulièrement, l’un d’eux se dirigeait vers le centre de la piste, choisissait sa proie et disparaissait avec elle dans une des cellules du couloir.
Brusquement, la musique lancinante des cumbia fit place à un calypso lascif et indolent dont je situai l’origine entre le Venezuela et Cuba. La salle fut
plongée dans le noir et, au bout d’un temps interminable, un puissant halo de lumière sembla surgir du ciel, révélant deux splendides créatures dont le costume de dorures et de plumes n’eût franchement pas dépareillé une revue du Lido ou du Moulin-Rouge.
La duègne n’avait pas menti : rien de ce que j’avais vu jusque-là et de ce que je vis par la suite n’égala jamais ce spectacle érotique. La première danseuse était blonde comme les blés, de ces blondes latines à la peau odorante et mordorée comme la croûte d’un gâteau de maïs à la cannelle ; aussi jolie sinon plus que sa compagne, la seconde danseuse était une magnifique noire aux seins lourds et aux gestes lents et aériens. Sans nous quitter des yeux une seconde, elles se plantèrent à un mètre à peine de notre table, et commencèrent à danser.
Il se mit à faire chaud. Au rythme indolent de la musique, elles firent glisser un à un leurs vêtements sur le sol, dévoilant deux corps superbes comme
saisis par la grâce. Lorsque le dernier carré de tissu tomba à terre, Raymond, totalement subjugué, ne put retenir un soupir.
– Épilation brésilienne, chuchota-t-il.
Devant un public désormais totalement acquis à leur cause, le reste du show ne fut malheureusement pas à la hauteur de cet effeuillage torride.
Entièrement nues, les deux stipteaseuses s’accroupirent au centre de la piste, et mimèrent de concert une masturbation lente et profonde à l’aide d’une bouteille de Coca-Cola ; une scène des plus classique, vue et revue mille fois. Toutefois, l’honnêteté m’impose d’avouer que je n’avais encore
jamais vu une foule aussi surexcitée, ni entendu autant d’hommes réclamer ensuite, avec force cris et gesticulations, le privilège de passer leurs lèvres
sur le goulot de ladite bouteille.
Mais c’est à nous qu’elles tendirent l’objet ; malgré le grand sourire accompagnant leur offre, nous déclinâmes poliment leur invitation, ce qui fit rire
aux éclats les autres clients de l’établissement.
Après une dernière danse de tous les diables, où il ne manquait guère qu’un sorcier venu égorger quelques poulets et arroser l’assemblée de leur
sang pour qu’on eût l’impression d’assister à une cérémonie vaudou, les deux naïades disparurent comme elles étaient venues, et la lumière revint.
Quelques instants plus tard, à peine avions-nous repris nos esprits que nos danseuses revenaient dans la salle et s’approchaient de notre table. Les invitant à s’asseoir, nous fîmes les présentations : je remarquai alors que Samantha – la danseuse blonde – avait le visage griffé par une vilaine balafre
courant de la commissure des lèvres jusqu’au milieu de la joue droite.
En quelques mots, sa comparse Anita nous expliqua qu’elles étaient toutes les deux originaires du Vénézuéla, un pays qu’elles avaient dû quitter précipitamment pour une raison qu’elle ne nous fournit pas ; à l’en croire, Miguel les avait recueillies, à la demande de leur patron, pour une sorte de
stage de rééducation. Mais, précisèrent-elles, elles étaient bien traitées :
Miguel était gentil avec elles, et ne les obligeait pas à se prostituer ; leur seule obligation consistait en ce spectacle qu’elles devaient donner quatre à
cinq fois par semaine sur la piste de danse du boui-boui.
Lorsque Miguel et ses gardes du corps entrèrent dans la pièce, elles se retirèrent prestement.
– Bonsoir ! Avez-vous été bien reçus ? Vint s’enquérir ce dernier.
Et sans attendre la réponse :
– Toujours d’accord pour demain ? nous demanda-t-il avec un large sourire.
– Pas de problème, lui avons-nous répondu.
– Mes amis viendront vous chercher à votre hôtel à midi. Vous le savez sans doute, ils vous emmèneront près de Cariamanga ; mais ils devront néanmoins vous bander les yeux, car l’endroit précis doit rester secret. J’espère que vous le comprendrez…
Se penchant dans ma direction, il posa discrètement une enveloppe rebondie sur la table.
– La moitié de la somme promise, précisa-t-il. Le solde vous sera versé à votre départ de Cariamanga.
Puis, nous quittant :
– Ne traînez pas, maintenant, lança-t-il. Vous avez beaucoup trop d’argent sur vous.

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5. Carole
A neuf heures précises, elle se présenta dans le hall de l’hôtel. M’apercevant qui l’attendait, assis sur les lourds fauteuils du patio, elle me sourit, un rideau de tristesse dans les yeux. Comme moi, elle savait que notre rencontre n’était pas celle de deux amants qui vont se découvrir et ouvrir une fenêtre sur l’avenir ; au contraire, nous allions simplement nous dire au revoir.
Il était un peu plus de midi lorsqu’elle s’en alla. Nous n’avions pas épuisé notre désir et c’était mieux ainsi. Nous avions partagé un moment de bonheur, pas de ceux qui remplissent une vie, non ; de ceux qui permettent d’avancer et de soulager les blessures de la route. Et puis, les désirs insatisfaits ne laissent-ils pas les plus beaux souvenirs…?
Au garage, où j’avais prévenu que je me sentais un peu grippé, on ne me posa aucune question. Le travail continuait, dans le va-et-vient des grosses berlines. La routine, quoi ! Telle qu’elle devait se poursuivre jusqu’au surlendemain. Saisi d’une inspiration, je demandai des précisions sur ce qui restait des tâches programmées et je fis les comptes.
Une fois déduits les frais, je calculai que Raymond rentrerait à Quito avec près de 2.000 dollars en poche. Pour cinq jours de travail, pas une mince somme ! Suffisante pour lui sortir la tête de l’eau, momentanément. Mais pas au point de lui donner le temps de réformer ses méthodes et se mettre en quête d’une clientèle fidèle. Il risquait fort de se retrouver dans la même
situation d’ici deux à trois mois.
Je lui fis part de mes calculs. Lui semblait surtout content d’avoir sauvé sa tête et son garage, refusant de voir plus loin. J’en déduis qu’il était temps de lui exposer mon plan B.
Autant le dire, il n’accepta pas tout de suite ma proposition. J’aimais autant cela. Une à une, je levai néanmoins chacune de ses objections. Avec un sourire convenu, il me sortit alors son dernier argument, pour lui le plus imparable :
– Impossible de rester plus longtemps ici, voyons. Tu sais bien que ma femme m’attend dimanche ! Elle va me faire un scandale, si je ne rentre pas.
Quand je lui avouai que j’avais déjà envisagé ce retard probable avec elle et qu’elle l’avait d’ores et déjà accepté, je sus que j’avais gagné la partie.
Enfin : gagné, c’était vite dit. Si quelques beaux poissons tournaient autour de l’hameçon, aucun n’y avait mordu. Ils attendaient, ces salauds ! De mon côté, il était hors de question que j’avance un pion sur l’échiquier. Si je voulais vendre les prestations de mon ami un bon prix, c’était à eux de bouger leurs pièces !
Me dirigeant vers la voiture, je criai bien fort, histoire d’être entendu de tous :
– Je vais à l’aéroport confirmer nos vols pour dimanche !
Je répétai la phrase en espagnol à l’attention de Pablo.
– N’oublie pas que tu m’as promis de m’emmener voir les filles demain soir ! me lança-t-il avec un large sourire.
– Une promesse est une promesse, Pablo ! lui répondis-je en riant.
C’est le lendemain matin que tout se joua. J’avais passé une excellente nuit, les draps de la chambre étaient encore empreints de l’odeur de Carole. Je m’endormis dans l’espoir de retrouver des moments d’extase… dont je savais qu’il ne resterait rien à mon réveil, car je ne me souviens hélas jamais de mes rêves.
Vers dix heures, une Jaguar déboula dans la cour du garage. Son conducteur, un homme petit et trapu, demanda qu’on change l’huile de sa voiture, puis se dirigea vers moi.
– On peut parler ? me fit-il, en soulevant ses lunettes noires.
Les cheveux blancs, le visage buriné, une montre de luxe à son poignet, l’homme possédait un regard de chef. Un regard plein d’intelligence, sans agressivité ni compassion, mais sans lueur de folie non plus.
– Bien sûr, répondis-je.
– J’ai chez moi une dizaine de véhicules sur lesquels j’aimerais voir votre
mécanicien jeter un oeil, poursuivit-il. Ce sont des véhicules européens, tous pratiquement neufs. Il y a même une Ferrari… J’ai aussi un plein stock de pièces détachées, et je peux faire venir très vite celles qui peuvent manquer.
Il rechaussa ses lunettes.
– Vous savez qui nous sommes, affirma-t-il, d’une voix un peu sèche. Sachez que je n’ai pas l’intention de vous mêler à nos affaires. Ces voitures sont notre plaisir et notre distraction. Je serai très généreux, ajouta-t-il.
– Et où sont-elles, ces voitures ? demandai-je en le regardant dans les yeux.
– À deux heures d’ici, dans une sorte de country-club. Si vous acceptez notre offre, nous vous y emmènerons demain, et nous vous reconduirons à l’aéroport le dimanche suivant.
Je fis mine de réfléchir.
– Je vous offre 10.000 dollars, me lança-t-il avec un sourire carnassier.
Première règle, on ne discute jamais les prix avec ce genre d’interlocuteur.
Seconde règle : on n’est pas non plus obligé d’accepter. Mais son offre était honnête, plus qu’honnête même.
– Laissez-moi en parler à mon ami, indiquai-je. C’est tout de même lui le principal intéressé. Je me charge de le convaincre, mais il faut que nous terminions le travail que nous avons commencé.
– Je sais, me confia-t-il, un mince sourire aux lèvres. Je sais tout cela. Je sais même que ce soir, vous devez emmener votre apprenti au bordel !
J’étais interloqué. S’approchant de moi, il sortit de son veston une carte de visite avec un plan au verso.
– Allez à cet endroit, dit-il. Nous aurons l’occasion d’y terminer cette conversation…
Nous échangeâmes une solide poignée de main.
– Mon nom est Miguel, fit-il avant de tourner les talons.
Notre dernier après-midi à Loja se passa des plus tranquillement, à ranger le matériel déployé et nettoyer les lieux. Toutes les pièces détachées avaient été utilisées, sauf quelques bricoles que nous laissâmes au propriétaire du garage, en guise de cadeau. S’étant habitué à leur défilé, celui-ci fut surpris de ne plus voir les imposantes berlines franchir la porte de son établissement. Lorsque nous lui fîmes nos adieux, il nous révéla qu’il n’avait jamais gagné autant d’argent de sa vie.
Je l’informai que je passerais le lendemain matin rendre la voiture qu’on m’avait prêtée ; Raymond l’avait entièrement révisée et son propriétaire ne la reconnaîtrait pas.
Nous nous sommes retrouvés à l’hôtel, pour notre dernier repas, pendant lequel je donnai mes ordres.
– Surtout, ne prenez pas de valises. Utilisez seulement des sacs en plastique,
dans lesquels vous mettrez quelques vêtements de rechange.
Je n’avais pas envie qu’on glisse discrètement n’importe quoi dans nos bagages.
Le reste de nos affaires personnelles, avec les lourdes caisses à outils, serait entreposé chez Robert, notre ami aux colliers anti puce.
Pour préparer la soirée qui nous attendait, je donnai à Pablo une boîte de préservatifs et, saisissant une banane dans la corbeille de fruits, lui montrai la façon de s’en servir. Mais j’avais oublié que nous nous trouvions attablés au restaurant de l’hôtel ; si, derrière le comptoir du bar, les serveuses étaient pliées de rire, à l’inverse, les honorables dames qui prenaient le thé sur les tables voisines me dévisageaient avec des mines horrifiées, tandis que leurs yeux semblaient dire : « Mon Dieu, protégez-nous ! Le diable vient de débarquer à Loja et il a pris pension à l’hôtel ! »…
A la fin du repas, je retirai de la grosse enveloppe que j’avais dans la poche arrière de mon pantalon l’argent que nous devions encore régler, en pièces et frais divers. Il restait l’équivalent de 2.300 dollars. Discrètement, je fis passer l’enveloppe à mon ami.
– Ça, plus 10.000 dollars, c’est du pain bénit ! s’exclama-t-il.
– Non, non, camarade… corrigeai-je. Ça, plus 7.500 dollars ! Un bon impresario, ça se paye !
– Fumier ! me répondit-il en riant.
Au ton de sa voix, je devinai que quelque part il devait le penser ; croyez-moi, ça me fit de la peine. Mais il était maintenant l’heure de nous préparer pour un spectacle qui devait rester longtemps gravé dans ma mémoire…

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4. Au boulot !
Je ne m’étais pas trompé. Le lundi matin, nous n’avions pas déballé notre stock de pièces détachées que les premiers clients arrivaient.
Notre garage était constitué d’un grand terrain plat entouré de murs, comprenant quatre fosses alignées côte à côte, abritées des intempéries par un toit en tôle ondulée. Deux d’entre elles nous étaient réservées. Simple, mais sympa. Autant que son propriétaire, grâce à qui je réussis même à me faire prêter une automobile.
Les règles étaient simples : Raymond examinait la voiture, établissait son devis, et je négociais ensuite la facture avec le client. Enfin, nous donnions la vidange à faire au propriétaire du garage.
Les Equatoriens sont des gens foncièrement gentils et aimables, avec lesquels il est important de se comporter de façon civilisée ; inutile de mettre notre mécano caractériel en contact avec les clients pour autre chose que les problèmes techniques de leurs véhicules, qu’il savait d’ailleurs remarquablement expliquer.
Le travail ne manqua pas de toute la semaine, plus que nos deux travailleurs ne pouvaient en accomplir : par deux fois, ils durent même passer une partie de la nuit au garage.
Comme je m’y attendais, un phénomène curieux se produisit. Rapidement, d’imposantes et magnifiques voitures aux vitres noires commencèrent à venir faire leur vidange au garage. Je ne mis pas longtemps à en repérer cinq, qui venaient faire une vidange tous les jours ! On a beau utiliser son véhicule de la manière la plus contraignante possible, une vidange par jour, ça laisse rêveur…
Les propriétaires de ces monstres descendaient tranquillement de voiture et observaient placidement le travail de mes amis, se contentant de faire tinter leurs scintillants colliers et rutilantes gourmettes en or. Est-ce pour ne pas être éblouis par cette quincaillerie plus que voyante qu’ils avaient le regard affublé de splendides lunettes noires ?
Le mercredi matin, le chef de la police vint me voir. Il salua avec déférence le propriétaire d’une superbe BMW et me demanda sans hésiter si je pouvais lui vendre deux amortisseurs.
– C’est pour vous ou pour la police ? lui demandais-je, au courant des pratiques locales.
– Pour la police, précisa-t-il d’emblée. Ici, nous avons notre propre garage et nous pouvons installer nous-mêmes ces pièces, mais c’est compliqué de les faire venir de Quito… Néanmoins, je peux vous régler en espèces, si vous avez de quoi faire une facture.
L’emmenant à l’écart, je lui demandai :
– Les deux amortisseurs valent tant. La facture, vous la voulez pour combien ?
Chaque pays à ses règles : en Équateur, ou bien on est couillu, ou bien on est foutu. Il ne faut jamais hésiter à faire le premier pas, car vos interlocuteurs ne le feront jamais pour vous et vous ne comprendrez jamais, non plus, pourquoi vous ne faites pas d’affaires…
Cela dit, il y a toujours une petite montée d’adrénaline qui se produit à ce moment précis. Conformément à sa réponse, je rédigeai donc une facture indiquant le double du prix que je lui fis payer : en quelques secondes, je m’étais fait un copain.
– Vous savez, Patrick, me dit-il en partant. Ici, tout le monde vit correctement.
A Quito, on a sans doute dû vous dire que notre région était infestée de trafiquants de drogue. Ce que je peux vous dire, c’est qu’à Loja nos enfants n’ont jamais été sollicités par ces gens-là.
– Message reçu, répondis-je.
– Le pays est pauvre, continua-t-il. Et les narcos sont des commerçants comme les autres, finalement. Sans eux, l’économie de notre ville se serait écroulée depuis longtemps…
Bingo : le contact venait de s’établir. Le reste n’était qu’affaire de patience :
la balle n’était plus dans mon camp. Bientôt, je devrais informer mes compagneros de mon fameux plan B…
Mais pour l’heure, j’avais autre chose en tête. Ce matin, à l’hôtel, on m’avait donné une enveloppe contenant ces simples mots :
jeudi, 9 heures, ici, signé C.

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3. La Vallée des centenaires.
Pas bien difficile, dans une ville comme Loja, de faire le tour des personnalités dont la voix porte. L’aide de Robert fut néanmoins précieuse : les colliers anti puce aux chevilles, il nous présenta dans la journée à tout ce que la cité comptait de gens importants. Université, mairie, gouvernement provincial, hôpital, rien ni personne ne fut oublié. Face à ces grands pontes, mon discours était bien rôdé : rendez-vous compte, un mécanicien français de grand talent, spécialisé dans la voiture européenne, dans votre ville pendant une semaine… Depuis le temps que vous attendiez ça, profitez-en !
J’ai vite senti que l’opération serait un succès. Après tout, ce que je leur disais était la vérité vraie, et nous ne prenions le travail de personne. Mais je savais également que ce succès ne suffirait sans doute pas à donner à mon ami la bouffée d’air et d’argent nécessaire à un nouveau départ. Heureusement, j’avais mon plan B…
La journée passa, d’un entretien à l’autre, nous faisant croiser la route de maints personnages, en même temps que je réalisais combien ces petites villes perdues dans la cordillère avaient conservé une ambiance très dix-neuvième siècle, mâtinée, bien sûr, de cette couche de modernité introduite par la télévision et les feuilletons américains.
On reconnaissait ainsi les adeptes de Dallas, qui se prenaient tels J.R. pour des hommes d’affaires durs et avertis, ou encore les fidèles de La Petite maison dans la prairie, qui se pensaient pionniers de la première heure et se lançaient dans des descriptions plutôt pittoresques des paysages environnants.
Nous apprîmes ainsi que Loja avait été fondée en 1548, et qu’elle s’était distinguée en étant la première cité équatorienne à être alimentée électriquement, grâce à un barrage hydroélectrique construit en 1896. Nous avons terminé cette harassante journée dans une minuscule pizzeria, qui d’après nos hôtes constituait le seul endroit un peu branché de la ville ; las, le lieu respirait la tristesse comme un bouquet de fleurs fanées. N’en paraissant rien remarquer, telle une orchidée trônant au milieu de cette faune sordide, Carole égayait notre tablée de son enthousiasme et de son sourire. Je me dis qu’elle ne devait pas sortir souvent, et je me félicitai intérieurement d’avoir insisté pour m’installer à l’hôtel.
À la fin du repas, j’abandonnai mes compagnons et rentrai seul, n’ayant pas l’intention de montrer et encore moins partager la déprime qui s’était soudain abattue sur moi. Et j’eus toutes les peines du monde à me procurer cette bouteille de whisky qui me tint compagnie une bonne partie de la nuit…
Le lendemain, nous sommes partis pour Vilcabamba et sa Vallée des centenaires. Un coin perdu à 1600 mètres d’altitude alors pratiquement inconnu des touristes, mais paré de mille légendes : à Quito, on parlait de personnes ayant atteint l’âge de 120 ans et plus…
A vrai dire, je ne sais pas ce que je m’attendais à voir. Mais la curiosité est toujours un vilain défaut. Si le climat était idéal, ni trop sec ni trop humide, on ne trouvait à Vilcabamba que des rues de maisons basses, et aucun signe d’activité visible, pas même de commerces. Donnant l’air d’errer sans but, quelques personnes marchaient dans la rue ; des vieillards, assis sur un banc, devisaient paisiblement, s’échangeant une phrase toutes les quinze minutes.
On nous expliqua que nos patriarches se nourrissaient frugalement de céréales et d’un peu de viande, et ne buvaient que l’eau pure des rivières. Le paradis ! s’exclama l’un d’entre nous.
Je compris à ce moment-là pourquoi l’idée du paradis m’avait toujours paru repoussante.
Aujourd’hui, Vilcabamba a bien changé. Les hôtels ont poussé tels des champignons, de riches Américains ont fait construire des maisons énormes, on ne compte plus les commerces… et de nombreuses sectes s’y sont implantées.
On ne s’emmerde plus au Paradis, c’est déjà ça de gagné ! Et puis, fini le mythe du bon sauvage, qui ne pense qu’à faire pousser ses légumes, se lever au petit matin avec les poules et se coucher avec le soleil !
Désormais, il faut qu’ils triment, nos futurs centenaires, pour construire les maisons des millionnaires, ou travailler dans les boutiques de souvenirs, restaurants et fast food…
Qui sait ? J’ai peut-être trouvé là-bas mon second proverbe : « Quand on voit ce que le paradis attire d’énergumènes, mieux vaut parfois ne pas y avoir de place réservée »…
Toujours est-il qu’à l’époque je n’ai pas trouvé le coin très avenant. Je n’y ai vu ni jeunes, ni enfants, seulement les ruines d’une communauté paisible que sa progéniture avait choisi d’abandonner sans vergogne…
Dans notre groupe, seule Carole, qui contemplait ces ruines d’un oeil ne concevant pas le bonheur sans passion, sans peine ni souffrance, semblait partager mes mornes pensées. Deux jours que je la connaissais, deux simples petits jours, et déjà je l’imaginais, à une autre époque, servante d’Aphrodite… Et deux jours que je me voyais à ses côtés, tel Anchise, ce simple mortel, berger de son état, choisi par Zeus pour inspirer des passions torrides à la déesse, et qui lui donna un fils, dont le nom – Enée – traduisait dit-on la douleur et l’humiliation d’Aphrodite, honteuse de sa relation charnelle avec un humain…
Oui, de Carole j’aurais aimé être l’Anchise, et elle s’en aperçut ce jour-là ; mais peut-être le savait-elle depuis longtemps ? En fait, elle me fit simplement comprendre qu’elle le savait.

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